Le temps est venu de dépasser la social-démocratie

Publié le par Xavier GARBAR

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Depuis quelques années, une partie de la gauche, au sein ou aux marges du parti socialiste, aime à se définir comme « sociale-démocrate », pour se démarquer d’une alliance avec la gauche radicale honnie ou/et pour se situer au « centre-gauche ».

Cette volonté de s’identifier « social-démocrate » me semble à la fois contraire à la nature et à l’histoire du parti socialiste français, et aussi lourde de conséquences négatives pour les idéaux portés par la gauche.

Le parti socialiste français n’a jamais été « social-démocrate » à la façon des partis scandinaves, allemands ou même britanniques, dont la particularité résidait dans une alliance étroite, parfois même « organique » avec les syndicats (souvent un seul) ce qui en fait (ou en faisait) de véritables partis populaires de masse.

En France, la charte d’Amiens qui instituait l’indépendance (et la méfiance durable) des syndicats vis-à-vis des partis politiques, mêmes socialistes, le socialisme de Jaurès conçu comme le prolongement et l’aboutissement des combats républicains, la sociologie d’une France encore majoritairement rurale et paysanne jusqu’au milieu du XXème siècle, l’extrême pluralisme syndical (je dirais même la division excessive et funeste) expliquent cela.

Le Parti socialiste français est donc plus « social-républicain » que « social-démocrate ». Moins populaire car privé du passage facile des salariés du syndicat au parti, dont bénéficient les partis socio-démocrates, mais paradoxalement, il est resté au fil des années plus radical (ou moins modéré) qu’eux qui se sont plutôt installés dans une culture du compromis avec l’ »adversaire de classe ».

En effet, malgré cette plus grande distance avec le terreau social, le PS français n’a jamais, (en théorie sinon en pratique), abandonné l’objectif du combat contre le capitalisme et ses conséquences. Jaurès était sans doute l’un des meilleurs connaisseurs de la pensée de Marx, sans en être prisonnier, Blum ne répugnait pas à évoquer la Révolution et la Lutte des classes (il suffit de relire son discours de Tours), Mitterrand appelait à la « rupture avec la société capitaliste », sous peine de n’être pas socialiste, Jospin encore distinguait « économie de marché » indépassable et « société de marché » inacceptable. Pendant longtemps, au sein de l’Internationale socialiste le parti socialiste français, notamment à cause de son choix d’alliance avec le parti communiste, faisait figure d’aile gauche par rapport au SPD ou au parti travailliste britannique.

Il est vrai qu’avec l’exercice du pouvoir, avec les contraintes imposées par le contexte international de mondialisation, et par l’orientation néolibérale impulsée par les traités européens, la composante la plus modérée (en matière sociale et économique) au sein du parti socialiste a peu à peu gagné du terrain. De Rocard à Hollande en passant par Delors et Strauss-Kahn, la volonté de « rupture » s’est estompée…Le recours à l’identité « social-démocrate » chez les tenants de cette orientation politique est donc, d’une certaine façon, logique.

Pourtant, les progrès de cette mouvance au sein de la gauche politique française n’ont pas permis les progrès de la gauche dans la société française. Bien au contraire. Il ne peut échapper à personne en effet que cela coïncide avec la fuite des classes populaires de son électorat, suivi bientôt par la fuite d’à peu près toutes les couches sociales, comme l’ont illustré cruellement les scrutins suivant le quinquennat Hollande qui laissa le parti socialiste en ruine.

La fuite des couches populaires et moyennes de l’électorat socialiste s’explique évidemment par le ralliement plus ou moins marqué, plus ou moins avoué (et hélas trop largement pratiqué quand ils étaient aux commandes) des socialistes depuis trente ans aux recettes néo-libérales : privatisations, ouverture des services publics au marché, lois « travail » avec reculs des droits des salariés, règles budgétaires d’austérité, fiscalité favorable aux entreprises et surtout aux actionnaires des propriétaires, etc…. toutes politiques rognant régulièrement, systématiquement, le modèle social hérité des réformes de la Libération et de la période de croissance des « trente glorieuses » qui suivirent.

Elle s’explique aussi par la mutation profonde du mode de production, des révolutions technologiques, et donc du monde du travail et en particulier du salariat, depuis les années soixante-dix, toutes évolutions que le parti socialiste et ses dirigeants d’alors, accaparés par de médiocres préoccupations gestionnaires et électorales, ont négligé d’étudier et de comprendre, se privant ainsi des travaux des chercheurs et intellectuels et se montrant incapables d’adapter son projet aux réalités sociales et idéologiques d’aujourd’hui.

La stratégie préconisée pour la prochaine présidentielle, par la mouvance « sociale-démocrate », écarte aujourd’hui, non seulement la procédure des primaires, mais de fait, toute alliance préalable avec une gauche plus radicale, même hors LFI. Ce qui laisse craindre que le fond du problème ne se trouve pas dans une divergence de stratégie mais dans une différence de contenu programmatique, qu’on pourrait résumer en « rupture ou non rupture »

Je pense que cette orientation non seulement n’a aucune chance de succès, car mathématiquement promise, en refusant les alliances à gauche, à être durablement minoritaire, mais surtout je crains qu’elle n’amène le mouvement socialiste, et l’idéal de progrès social qu’il portait, à la ruine, au détriment des couches sociales dont il était le représentant et le défenseur.

En effet, le temps est venu de dépasser la social-démocratie, qui correspondait à une phase du développement des économies des pays occidentaux, une période de croissance économique certes porteuse de progrès sociaux, (mais aussi de destruction de l’environnement), époque révolue avec la mondialisation et les bouleversements dans le monde du travail et avec la nouvelle hégémonie des thèses néolibérales et les progrès des régimes autoritaires partout dans le monde

Prôner aujourd’hui en France un retour à la social-démocratie, non seulement n’a pas de sens puisqu’elle n’a jamais existé ici, mais surtout démontre une incapacité à inventer un avenir à l’espoir socialiste.

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