LA RÉPUBLIQUE EN DANGER : LA RESPONSABILITÉ DE LA GAUCHE

Publié le par Xavier GARBAR

La République, loin d’être « en marche », est en danger. Ce qui, pendant longtemps, ne paraissait pas vraisemblable le devient.

Les enquêtes d’opinion confirment, les unes après les autres, que l’extrême droite, réactionnaire, nationaliste, xénophobe, armée d’un programme économique démagogique et catastrophique, recueille aujourd’hui régulièrement les intentions de vote d’un quart de l’électorat. Avec l’appoint de « Debout la France » de Nicolas Dupond-Aignan, déjà allié lors de la dernière présidentielle,  et sans doute bientôt  ce qui reste du parti LR de Laurent Wauquiez,  du moins une partie de son électorat, le Rassemblement national est presque aux portes du pouvoir ! S’il atteint  30-35 % des voix, il peut  dans un scrutin majoritaire obtenir une majorité absolue à l’Assemblée Nationale. Avec un bon tiers des voix au premier tour, Marine Le Pen peut, dans une élection présidentielle, créer une dynamique lui permettant de l’emporter au second tour !

Les républicains véritables doivent aujourd’hui prendre conscience du péril et en tirer les conséquences.

De nombreux électeurs de  gauche avaient pensé éloigner le danger en balayant le « vieux monde » qui les avait tant déçus, les uns, convertis au « dégagisme » en se tournant vers la gauche radicale, les autres en permettant la victoire d’un nouveau président, présumé de « centre gauche », en lui donnant avec de nouveaux élus  « issus de la  société civile » une solide majorité parlementaire…Las, dix-huit mois plus tard, le charme est rompu, les illusions envolées.

 En fait de « nouveau monde » on a eu droit à l’application autoritaire des vieux remèdes de l’idéologie libérale, douce aux riches et dure aux plus faibles. En sus, l’arrogance, l’ignorance, et il faut bien le dire, une certaine incompétence de ce président « jupitérien » et de son entourage ont failli mettre  le pays au bord du chaos.

La révolte des « gilets jaunes » fut l’expression désespérée de couches populaires ne se sentant plus, à tort ou à raison,  représentées par quelque tendance politique que ce soit, toutes ayant déçu leurs attentes, droite parlementaire comme gauche de gouvernement, et – ce qui mit le feu aux poudre – par le pseudo nouveau monde macroniste.

Et comme l’extrême droite est la  seule force politique qui n’a encore jamais exercé le pouvoir, il y a fort à parier que malgré les protestations d’apolitisme répétées sur les ronds-points, elle recueille, en France comme ailleurs dans le monde, les  suffrages de nombre d’électeurs sans boussole, prêts à tester « ce qu’on a jamais essayé »…

 

QUELLE alternative au populisme ?

Les derniers mois ont  montré que, loin de constituer un rempart contre le populisme, le « nouveau monde » façon Macron » le renforçait au contraire – Marine Le Pen l’a bien compris, qui, habilement, se fait discrète et enregistre patiemment les dividendes du mécontentement populaire.

La droite dite parlementaire se divise clairement entre d’une part la tendance Wauquiez, qui, idéologiquement se rapproche de plus en plus ouvertement de l’extrême droite – certains de ses dirigeants, mais surtout la partie la plus réactionnaire de son électorat ayant déjà franchi le pas -  et d’autre part la fraction plus « centriste » qui se rapproche progressivement du parti présidentiel. La droite « libérale », longtemps incarnée par l’UDF de Giscard d’Estaing, la droite « orléaniste » de René Rémond  reprend ainsi vigueur avec le macronisme…Curieux « nouveau monde »[i]. Exit le « centre gauche » supposé de Macron.

Une gauche en lambeaux

La seule alternative à l’aventure populiste serait-elle donc à gauche ? Cela pourrait prêter à rire, vu l’état de délabrement de celle-ci. La partie la plus vigoureuse semble, a priori, la « France Insoumise » de Jean Luc Mélenchon. Mais celle-ci est- elle en mesure de constituer la force dominante capable de rassembler autour ou derrière elle l’ensemble de la gauche ? A l’évidence non.

Non, car d’abord elle ne le souhaite pas. La stratégie de JL Mélenchon depuis l’origine est de remplacer à lui seul toutes les autres composantes de la gauche (la bêtise suicidaire de ces dernières, parti socialiste en tête, lui ayant facilité le travail), et non de les fédérer.

Ensuite, la ligne politique, comme le mode de fonctionnement de la FI, s’opposent fondamentalement à cette perspective. Sur le fond, les prises de position de ses dirigeants, comme de JL Mélenchon lui-même, laissent apparaître de véritables ambigüités : la France insoumise se revendique-t-elle toujours « de gauche », ou bien préconise-t-elle plutôt aujourd’hui un affrontement du « peuple » contre les « élites », de « ceux d’en bas » contre « ceux d’en haut », comme le laisse craindre certaines déclarations ? Considère-t-elle l’immigration comme une chance et un atout ou a-t—elle épousé, comme quelques-uns de ses dirigeants ou comme une partie de la gauche radicale allemande, une ligne plus dure vis-à-vis des migrants ? Est-elle toujours attachée à l’héritage républicain laïque, dont  Jean Luc Mélenchon s’est toujours réclamé – et je ne doute pas de sa sincérité – mais alors quid de la proximité affichée de certains de ses cadres avec la mouvance communautariste, « décoloniale » et pour tout dire raciste ? A l’évidence, les divergences internes à ce « mouvement » sont nombreuses.

La nature et le mode de fonctionnement de la « France Insoumise »  posent également problème, y compris, on le voit, en interne. Tout comme LREM, LFI n’est pas un parti « démocratique », avec des adhérents acquittant une cotisation et acquérant de ce fait un droit à participer par des votes à la définition d’une ligne politique et à la désignation de ses dirigeants et candidats aux diverses élections. C’est un « mouvement » de supporters, dénombrés grâce à un clic sur internet, qui n’ont pas d’autre droit que d’acclamer le leader charismatique.

Il n’est pas question de caricaturer et de nier la sincérité et la valeur de la grande majorité des militants et électeurs de ce courant politique, ni de nier le talent et la culture politique de Jean Luc Mélenchon. Les ambigüités du mouvement ne doivent pas non plus conduire, malgré certaines convergences inquiétantes, à faire un amalgame avec l’extrême droite. La fusion des « populismes de droite et d’extrême gauche » constitue plutôt aujourd’hui un argument électoraliste de la droite macroniste soucieuse d’apparaître comme le seul rempart contre ce danger.

Pour autant, toutes ces réserves amènent à la conclusion que la France insoumise ne constitue pas la solution, surtout si on y ajoute l’enseignement historique maintes fois démontré que la gauche ne peut jamais l’emporter durablement quand elle  est dominée par sa composante radicale. Au demeurant les sondages actuels concernant les prochaines élections européennes ne donnent guère à LFI plus de 10-12%, voire moins, loin du score de JL Mélenchon en 2017.

Malheureusement, les mêmes enquêtes d’opinion montrent le reste de la gauche encore plus sinistré : un éparpillement total, un effondrement confirmé du PS, que les électeurs sondés assimilent toujours à son piètre candidat des dernières présidentielles, lequel a créé depuis son propre mouvement qui plafonne aussi à 4-5 %, la quasi disparition des écrans radars du PCF, un score des écologistes d’EELV, à 7-8%, chiffre médiocre mais légèrement supérieur aux autres, ce qui les conduit à vouloir se compter pour affirmer leur leadership, les élections européennes leur ayant toujours été plutôt favorables. Enfin le nouveau mouvement de Raphaël Glucksmann, « Place publique », malgré une intéressante volonté de dépassement des clivages et de nouveauté, n’arrive pas non plus à décoller.

Pourtant, dans ce contexte de désolation, une enquête d’opinion audacieuse avait montré que si, par improbable hypothèse, ces différentes composantes réussissaient à présenter une liste commune aux européennes, elle pourrait recueillir jusqu’à 14% des suffrages ! Preuve ou tout au moins signe que le besoin d’une gauche à la fois sociale (opposée au libéralisme économique de Macron), écologiste et européenne existe bien parmi les électeurs.

J’ajoute qu’à partir d’un seuil de départ si encourageant, qui redonnerait d’un coup  une crédibilité à la gauche, il est plus que vraisemblable qu’une dynamique se développerait rapidement, attirant nombre d ‘électeurs aujourd’hui sans boussole, errant entre toutes les sensibilités de la FI à LREM en passant par l’abstention.

Bien sûr cette perspective relève pour l’instant du vœu pieux, tant sont aigües les rancœurs, les rivalités et pour tout dire les rêves de vengeance de  ces diverses chapelles qui s’accusent mutuellement de trahison et, plus que leur propre succès, espèrent la disparition de leur rivaux

UNE ETAPE PRÉALABLE A LA RECONSTRUCTION

Faudra-t-il attendre des générations nouvelles pour dépasser ces querelles ? La Raison,  devant le danger à nos portes et alors que la demande de gauche existe,  a- t-elle une chance de l’emporter ? L’Histoire nous a montré que la gauche a su parfois s’unir – et apporter de substantiels progrès à la Nation et au peuple français – en commençant par une alliance a minima, sur une base défensive : le Front Populaire devant la menace fasciste, le programme de la Libération après la victoire contre le Nazisme…

Comprendra-ton à gauche que le péril pour différent qu’il soit – le populisme n’est pas le fascisme, la guerre ne menace pas –  constituerait en cas de succès, à l’échelle européenne et même mondiale, une grave menace pour la démocratie?

 Devant la montée en puissance irrésistible de la Chine,  l’enracinement en Russie d’un Poutine, le succès d’un Trump dans la première puissance économique et militaire mondiale, d’un Erdogan aux marges de l’Europe et les succès populistes  au sein même de celle-ci, Italie, Hongrie, Autriche, Pologne,  etc. l’Europe est le dernier bastion de la démocratie. La France ne peut pas – ne doit pas se laisser entraîner dans cette spirale mortifère.

Reste que si les peuples se tournent vers ces régimes, c’est que les démocraties, et au sein de celles-ci les forces politiques censées défendre les intérêts des couches populaires, ont gravement failli à leur mission.

L’inventaire des erreurs du passé doit bien sûr être mené et un certain nombre d’ouvrages, de travaux d’historiens, essayistes ou  chercheurs sont en cours ou déjà publiés[ii]. Le débat ne fait que commencer.

Mais devant la gravité de l’enjeu, il est nécessaire d’avancer, et d’abord, première étape, redonner de la crédibilité à la gauche.

Pour cela, sans préalable inutile, la gauche doit retrouver le chemin de l’union. Sans attendre que toutes les rancœurs s’apaisent, que les différends disparaissent, sans rechercher déjà un accord – impossible - sur tous les sujets, les différentes formations de la gauche, éparpillée en multiples chapelles mais se disputant le même électorat, socialistes « maintenus », « hamonistes », écologistes, etc. doivent se réunir pour former un front commun sur des bases minimales, lors des échéances prochaines, européennes d’abord, municipales ensuite.

Pour ces deux échéances l’ accord est possible, malgré des divergences sur la politique nationale.

Ces formations partagent les mêmes valeurs de progrès social et sociétal. Elles combattent les inégalités et souhaitent un engagement puissant en faveur de la transition énergétique. Pour cela elles sont toutes conscientes que seule l’échelle européenne peut être efficace. Refusant les mirages d’une sortie de l’Europe, elles militent pour une Europe plus sociale, plus protectrice des salariés, et s’opposent à la politique libérale imposée par la majorité conservatrice européenne. Face aux libéraux et aux populistes, seule cette gauche peut avoir des alliés en Europe, contrairement à la gauche radicale, qui ne pourrait que témoigner et réaliser des « coups médiatiques » sans lendemain.

Cette base minimale peut suffire à élaborer une plate-forme qui servirait de support à une liste commune aux européennes, qui, on l’a dit, pourrait changer la donne. Encore faut-il dépasser les égos et les égoïsmes.

Pour les élections locales de 2020, l’équation est encore plus simple. Les différentes gauches, y compris cette fois la France insoumise et le parti communiste, ont fait la preuve qu’à l’échelon local, les différences nationales n’empêchaient pas de gérer ensemble des milliers de collectivités, générant depuis des décennies d’innombrables et formidables acquis pour les habitants de ce pays, en particulier les plus modestes. Se présenter divisés devant les électeurs serait un suicide imbécile. La raison, donc l’union,  doivent primer, quitte, comme cela s’est fait dans le passé, de se « compter » au premier tour – quand le danger d’une victoire de la droite dès le premier tour est improbable – pour déterminer qui aura le leadership au second. Des sacrifices devront sans doute être consentis, mais la survie des uns et des autres et surtout la perspective de créer une gauche nouvelle sont à ce prix.

Redonner l’espoir, restaurer la crédibilité d’une alternative réelle au conservatisme libéral et au populisme fascisant, telle est le devoir du moment.

L’étape suivante, réinventer la gauche sur des bases nouvelles, ne sera même

pas atteinte si la précédente n’est pas franchie.

 

 

[i] Mais le Larousse ne nous rappelle-t-il pas que le premier sens du mot « Révolution », titre du livre-programme » du candidat Macron en 2016, n’est rien d’autre que le  « Mouvement d'un objet autour d'un point central, d'un axe, le ramenant périodiquement au même point. » ?

 

[ii] Cf « Inventaire du quinquennat  2012-2017 » Fondation Jean Jaurès, « le peuple contre la démocratie » de Yascha Mounk, « La gauche et le peuple » de J. Julliard et JC Michéa, etc.

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article