GAUCHE REFORMISTE : Quelle stratégie aujourd'hui?

Publié le par Xavier GARBAR

 GAUCHE REFORMISTE : Quelle stratégie aujourd'hui? GAUCHE REFORMISTE : Quelle stratégie aujourd'hui?

Si François Hollande et ses gouvernements n’ont pas à rougir de leur bilan - le recul du temps permettra de dépasser l’injuste traitement qu’il a subi durant cinq années - à l’évidence, cependant, la gauche réformiste a raté durant cette période le rendez-vous qu’elle avait avec son Histoire.

La gauche au gouvernement n’a pas su expliquer son action, pas su l’inscrire dans une Histoire et dans un Projet. Le pouvait-elle, dans l’état où elle se trouvait ?

On sait qu’il est difficile à un gouvernement, en pleine action, « le nez dans le guidon », de prendre de la hauteur, de théoriser sa pratique. Cette fonction revenait sans doute plutôt au principal parti de la majorité, le parti socialiste. Mais celui-ci n’en était pas capable, en plein désert intellectuel depuis des décennies, divisé entre factions et égos surdimensionnés, replié depuis trente ans sur la sphère gestionnaire locale, et abonné à la pensée molle préférant des synthèses superficielles entre courants, une unité de façade utile à toutes ses composantes, au lieu de réfléchir, de penser le monde d’aujourd’hui, de moderniser sa doctrine.

Contrairement au refrain bien orchestré – par les frondeurs, l’extrême gauche et la plupart des médias, François Hollande n’a pas trahi ses engagements (il n’est qu’à lire son vrai programme et à comparer avec les réalisations). Mais il a trahi aux yeux de beaucoup ce qu’une partie importante de la gauche avait dans son imaginaire. Et la déception et la colère qu’a suscitées la gauche de gouvernement sont à mettre en regard des attentes et fausses espérances que des années de flou idéologique, de paresse intellectuelle, avaient laissé subsister dans ce « peuple de gauche ».

Si la gauche de gouvernement avait assumé son orientation réformiste depuis longtemps, si ses militants, ses dirigeants même, et au-delà, par diffusion, ses électeurs et sympathisants, l’avaient intégrée, nul doute que les évènements se seraient passés autrement.

Aussi faut-il oser l’affirmer : rechercher à nouveau l’unité de ces gauches sans programme clair est aujourd’hui une impasse. La stratégie d’Epinay, la mythique « union de la gauche » est aujourd’hui caduque.

Elle mène à la défaite et au retour de la droite conservatrice et libérale voire à l’aventure « nationale-populiste ».

Dès lors que la gauche radicale n’est plus une force secondaire et se croit capable de mettre en œuvre sa propre politique, dès lors qu’elle considère que tout compromis avec les divers acteurs de l’économie de marché est une compromission avec le grand capital, plus rien n’est possible.

Force d’appoint, sans espoir de gagner, cette gauche pouvait espérer influer, infléchir, « tirer vers la gauche ». Mais si ses résultats électoraux lui permettent d’espérer mieux, l’union n’est plus possible. Mélenchon l’a bien théorisé, lui qui refuse toute alliance, même avec la gauche frondeuse, puisque sa stratégie n’est pas de s’unir avec les autres composantes de la gauche mais de les remplacer.

François Mitterrand se retourne sans doute dans son tombeau de Jarnac, car son intuition – rendre possible la victoire de la gauche en faisant de sa composante socialiste la force dominante – est aujourd’hui paradoxalement confirmée. La domination de la tendance radicale sur la gauche, si elle devait se confirmer, signerait, en raison du « plafond de verre » qui se mettrait en place, l’impossibilité de toute politique progressiste durable en France.

Quoiqu’il en soit, l’union de la gauche ancienne formule n’est ni possible en raison de ces désaccords de fond, ni même potentiellement majoritaire, du moins tant que ce rapport de force ne sera pas à nouveau inversé. En attendant que ces conditions se réalisent, il convient de ne pas rester inerte.

Une stratégie alternative s’impose. Avec qui s’allier et gouverner ?

Avec le centre gauche, le centre, voire le centre droit humaniste ?

Cela parait évident, puisque le compromis social évoqué plus haut est possible avec ces forces politiques-là, qui sont certes plus libérales que les socialistes, et sans doute moins favorables au « monde du travail », mais qui veulent conserver le modèle social français, ne remettent pas en cause la conception laïque et républicaine de l’Etat, et restent attachées à un certain humanisme qu’il soit d’origine chrétienne ou non.

Cette « alliance », qu’elle soit ponctuelle ou plus durable, s’impose aussi face aux adversaires en présence.  L’extrême droite populiste d’abord, qui va rester encore longtemps un vrai danger pour la démocratie et la République[1]. Et ensuite parce qu’il est indispensable de tirer au maximum les électeurs modérés de ce centre humaniste vers la gauche pour les protéger de l’attraction ultra libérale des conservateurs qui, eux, veulent remettre en cause notre modèle social.

Les différentes sensibilités de la « gauche du PS » (pour faire court) auront un choix à faire. Soit celui de l’union avec la gauche mélenchonnienne – qui n’en veut pas à moins de les absorber – soit celui d’influer de l’intérieur pour peser à gauche. Cette hypothèse, qu’affectivement tout le monde préfèrerait, suppose cependant un préalable : celui de la nécessaire discipline – ce n’est pas un gros mot - qui veut qu’une ligne politique dès lors qu’elle est adoptée par une majorité ne peut pas être critiquée en public. L’épisode lamentable des « frondeurs », qui a puissamment contribué à l’affaiblissement du président précédent ne doit plus jamais se reproduire.

Le pavé est donc lancé dans la mare : une autre majorité : Gauche réformiste - Centre gauche - Centre droit pour adapter le modèle social français au XXIème siècle et préserver l’avenir et la construction d’une république sociale accomplie. Disons-le tout net sans fausse pudeur: une alliance entre sociaux-démocrates et sociaux libéraux.[2]

Il ne s’agit pas, pour autant, d’accepter le statu quo, et de n’avoir comme ambition que de constituer une force d’appoint au macronisme triomphant.

Si le PS avait réalisé son aggiornamento plus tôt, il aurait pu s’inscrire dans cette stratégie et en constituer la force dominante, tirant cet ensemble vers la gauche, vers plus de social, plus de service public, plus de protection sociale, fidèle à son identité et sa fonction de représentant des couches populaires et des classes moyennes.

Mais le PS est resté muet. La nature, y compris en politique, a horreur du vide et Emmanuel Macron, avec une belle audace et beaucoup de chance, a bien compris que le déblocage du pays passait par une redéfinition des clivages anciens « droite libérale » / « union de la gauche », une droite conservatrice handicapée par ses excès ultra-libéraux et une gauche en proie à ses divisions irréductibles, n’arrivant pas à entrainer une dynamique derrière elles, et victimes l’une comme l’autre de la vague populiste de rejet des « politiques » et de l’envie de nouveau des électeurs.

Faute de trouver l’issue dans une social-démocratie refondée[3], il a tenté un coup de poker. Profitant d’une incroyable conjonction d’évènements favorables, il a réussi le pari de créer ex nihilo une force politique nouvelle où se sont engouffrés nombre d’électeurs socialistes, las d’attendre un renouveau du PS qui ne venait pas, eux aussi avides de nouveauté et lassés des querelles frondeuses et de l’impuissance de l’exécutif à ramener de l’ordre « à la maison ».

En s’inscrivant d’emblée dans l’opposition systématique au nouveau pouvoir, attaquant sur tous les sujets, Education, Code du travail, Défense, Finances publiques, etc.  – parfois avec une évidente mauvaise foi –  le PS fait, me semble-t-il, le mauvais choix.

Comme il l’a pratiqué pendant des décennies, attend-il tout, à nouveau, de l’effet « essuie-glace », tablant sur l’impopularité espérée du gouvernement en place pour redonner à l’opposition des couleurs ?

Cette tactique est usée jusqu’à la corde. Si le nouveau président et son gouvernement devaient connaître à leur tour « bashing » et impopularité, ce n’est probablement pas vers le PS que se tourneraient les électeurs déçus, mais vers les offres politiques populistes, d’extrême gauche peut-être mais plus sûrement d’extrême droite. Les socialistes porteraient alors une lourde responsabilité.

L’engagement de beaucoup de candidats socialistes aux législatives de porter leurs valeurs progressistes tout en souhaitant participer à la réussite du quinquennat, me semblait pourtant de meilleur augure.

Car bien évidemment, privée de l’essentiel de sa composante de gauche, la majorité « macronienne » penche forcément un peu plus vers la droite et le libéralisme économique.

L’enjeu du moment, à mon sens, est donc de ramener la social-démocratie dans le jeu, c’est-à-dire clairement de constituer, au sein de cette stratégie nouvelle, la force politique dominante, et pour cela, il convient de

  • Définir clairement une doctrine social-démocrate aux couleurs de la France , de l’Europe et du monde d’aujourd’hui,
  • Avec ses valeurs sociales et son identité républicaine issues de l’Histoire,
  • Avec une exigence écologique adaptée aux enjeux du réchauffement climatique,
  • Avec une nouvelle éthique dans les comportements et la pratique politique,
  • Avec une nouvelle génération de cadres,
  • Et si possible assez vite un ou une nouvelle figure présidentiable ou au moins « premier ministrable ».

 

Cette force politique, qui devra se constituer à partir du PS ou non, devra intégrer les trois fonctions nécessaires d’un parti politique :

 

  • La fonction classique de participation à la vie démocratique institutionnelle, préparation et présentation de candidats aux diverses élections, exercice de la gestion locale, vie parlementaire, etc.
    Cette fonction, certes indispensable, restait la seule exercée par le parti socialiste (comme d’ailleurs par les autres partis), alors qu’elle est à elle seule très insuffisante.
     
  • Une fonction « intellectuelle », largement ouverte sur l’extérieur, d’analyse de la société et ses mutations, de recherche théorique, d’élaboration doctrinale, de travail sur le projet, en y associant le plus grand nombre d’adhérents et sympathisants, chose aujourd’hui permise avec les nouvelles technologies et les réseaux sociaux. Cette diversité d’approches et de participants ne devant pas cependant faire oublier que le but reste de contribuer à la définition collective d’un projet, de propositions, de ligne politique.
     
  • Et enfin une fonction éducative, aujourd’hui bien oubliée, ce qui se constate vite quand on discute avec militants et sympathisants socialistes, même élus à de hautes responsabilités, extrêmement vulnérables et perméables à toutes les divagations médiatiques, car sans pratiquement aucune formation politique, et ne connaissant  des positions de leur parti, hormis ce qu’ils en lisent dans la presse, ou voient à la télévision ou pire sur les réseaux sociaux ! On comprend mieux pourquoi et comment le parti socialiste s’est effondré aux dernières élections !
     
    Un parti socialiste, républicain, laïque, ne peut pas se permettre d’abandonner sa fonction de mouvement d’éducation populaire. Ses membres doivent avoir la possibilité de disposer d’une information, d’un bagage, qui leur permet d’exercer leur activité militante auprès des électeurs et des citoyens.

Ce sera l’enjeu du prochain congrès du PS. La clarification doit s’y produire et cette ligne politique renouvelée doit l’emporter sur la gauche social-libertaire de Benoit Hamon. Le PS ne doit pas succomber une fois de plus au confusionnisme idéologique.

Il y a urgence. La majorité « macronienne » n’est pas stabilisée, ni homogène. Ses électeurs, ses adhérents, ses députés même, sont pour une large part, peut-être une majorité, issus de la gauche et en particulier de la mouvance socialiste réformiste. C’est par défaut d’offre politique crédible de ce côté qu’ils ont répondu à cette opportunité inédite que leur présentait Emmanuel Macron.

Face à la légèreté doctrinale et au flou persistant de la pensée macronienne et de LREM, une offre politique sociale-démocrate renouvelée, assumée, si elle émerge vite, si elle s’inscrit, avec son identité, sans se perdre, dans le nouveau cours politique, peut, à mon sens, cristalliser une nouvelle dynamique avec comme perspective de devenir l’aile marchante d’une coalition « social- républicaine » regroupant tous ceux qui veulent que la France conserve son identité tout en regardant avec optimisme vers l’avenir.

 

 

[1] Notamment parce que les phénomènes migratoires et leurs conséquences ne sont pas près de finir

[2] Ce que tout le monde savait déjà, mais que personne n’osait dire tout haut. Ce que certains pratiquaient déjà dans leur commune, comme F Rebsamen à Dijon, ou Martine Aubry à Lille.

 

[3] Emmanuel Macron l’a sans doute espéré un temps puisqu’il fut membre du PS…

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